vendredi 11 juillet 2014

B-N-F


Deux fois en six jours que j'arrive avant l'ouverture de la BNF... il se passe quelque chose dans ma vie. 
Alors, le casque sur les oreilles, les doigts agités au rythme d'une musique soigneusement accordée à l'humeur boudeuse du jour, je me pose à Exki, je commande un café (qu'il est pas cher quand on le prend avant 11h alors c'est vraiment chouette), et je bouquine ou je pianote, au choix, en attendant que se réveille le monstre-aux-livres, pas loin. Et quand, la gueule bâillante, les griffes détendues, les rayonnages frémissants, l'immense caverne de métal aura vaguement émergée du sommeil des mots, déjà assaillie par les thésards en manque du Rez-de-jardin, alors j'irai m'engouffrer dans ses entrailles, arpenter ses halls immenses, ses volumes effroyables et mégalomanes, j'irai me perdre dans ce palais multidimensionnel !
Et travailler, si le coeur m'en dit. 

Digérée lentement par la bête, je m'absorberai dans un livre, je verrai les heures filer, pâlottes et taquines, sous les baies vitrées crasseuses où s'efface le vert des arbres, devenu opaque et glissant de pluie. 
Une épaisse langueur, nourrie de tapis rouges foulés par d'innombrables pieds, pèsera un peu plus sur mes épaules fatiguées. Le bruit des doigts sur les claviers martèlera mes tempes et se mêlera au bruit des gouttes lâchées du ciel par quelque farceur hydrophile.

Et vous, que ferez-vous aujourd'hui ? 

jeudi 12 juin 2014

Au jardin

A l’entrée du café, sur une chaise bancale, c’était un homme d’une soixantaine d’années qui regardait les pavés, les gens sur les pavés, les gens qui passaient et repaissaient dans le chas de l’aiguille existentielle le fil étriqué de leurs vies.
L’homme avait les cheveux blancs, le teint hâlé, une barbe de quelques jours et un léger strabisme. Il portait des lunettes : une paire sur le nez, une paire pendant au cou et, sur la table sale du café, des lunettes de soleil coincées dans un livre ouvert – de la poésie.
Il semblait désireux de converser avec quelqu’un, l’un des clients en terrasse, ou peut-être une jeune fille passant jupon volant sur le trottoir. Quelque chose de la joie de l’été descendait sur son visage, l’animait d’un sourire et restait un moment, entre la fossette du menton, les pommettes hautes et l’angle de la mâchoire. Ca traînait, ça repartait, ça revenait.
Autour, une confusion futile de marmots braillant, de poussettes, de glaces et de couples en shorts et tongs. Un peu de la poussière du Jardin des Plantes, tout près, s’échappait du parc pour coller aux orteils.
Je ne pus que sourire. A son sourire je ne sus que sourire. A quoi bon la méfiance et l’aigreur parisiennes sous le doux soleil de juin ? Chaleur estivale, naissante encore, en bourgeon : c’est une invitation aux mots.
Mots oraux.
Dialogue.

samedi 24 mai 2014

Requiem


A écouter le requiem de Brahms en boucle depuis trois jours, il vous vient de drôles d'idées et d'insaisissables nostalgies. D'où, un samedi matin, l'envie de revenir sur... quoi ? Six ans de blog, déjà ? C'est à peine croyable. Six ans largement discontinus d'ailleurs, parsemés de longs silences difficiles, car souvent lorsqu'on se tait, c'est moins parce qu'on n'a rien à dire que parce qu'on ne sait plus dire. Étrange de relire ces morceaux de textes, ces portes ouvertes sur des univers entraperçus, des personnages tirés du néant par une vision d'un soir, et ensuite laissés là, sur une page virtuelle, en attente. Figés. J'ai le sentiment d'avoir autrefois bien plus aimé les mots qu'aujourd'hui - ou plutôt, de leur avoir fait davantage confiance. Ces derniers temps, il faut bien que je leur cède, que je les laisse s'écouler à travers moi, parce que c'est ma seule porte de sortie et que j'en ai besoin. Mais tout finit toujours par tourner autour de rêveries pseudo-autofictionnelles à tendance fortement dépressive ou, tout au moins, désabusées. Je connais mon mal, j'en suis consciente !
Je me dis que c'est en attendant autre chose. 
Et que les mots, quels qu'ils soient, quand ils semblent justes et qu'ils portent, quand ils sonnent justes, sont déjà justifiés.
A relire ces anciens posts, je me rends compte, avec un réel amusement, de tout le temps passé ; je me plonge dans ces textes comme dans ceux d'un autre, je redécouvre quelqu'un, derrière les phrases, qui n'est autre que moi, mais qui n'est plus moi. C'est replonger dans les années de prépa et leurs exubérantes rêveries, leurs perspectives d'avenir ouvertes, trop ouvertes. 
J'y lis bien plus d'humour qu'aujourd'hui, j'y trouve plus de légèreté, de l'insouciance doublée pourtant de certaines certitudes - de convictions, plutôt. D'un sentiment de liberté, également. Toujours oser. 
C'est revenir aussi sur ces années desséchantes, où je n'écrivais plus. Depuis quelques mois, quelque chose s'est débloqué ; j'ai accepté de chavirer et l'instabilité, la fébrilité, l'hypersensibilité, la tristesse sont parfois le lot de ce tangage dont je ne voudrais pourtant pas me défaire. Ça fout pas mal de choses en l'air, ça me troue le ventre d'angoisses, ça fout le bordel mais c'est vivant. 
Incapable, je suis incapable d'écrire dans la sérénité. Le calme, le bonheur, l'euphorie satisfaite, les rails déroulés tout droit jusqu'à l'horizon, l'équilibre des jours, la coïncidence intime, tout ça me plaque au sol. C'est parfois agréable, parce que je m'oublie moi-même et je peux refuser de penser à ce qui importe le plus, à ce que je sais être le plus important : écrire.
Parce que je me décharge sur la routine du risque (et du plaisir) des mots.

Alors ces derniers temps, ça se bouscule, les larmes coulent un peu plus souvent, les enguelades reviennent, les doutes et l'angoisse me foutent pas mal la gerbe, le boulot avance mal, les éclats de rire succèdent aux pensées noires en un rien de temps.

Mais au moins j'écris.

jeudi 22 mai 2014

Il avait du travail. Les rayonnages de livres le regardaient d'un air soupçonneux, les tables jonchées de feuilles et d'ouvrages ouverts lui reprochaient silencieusement sa rêverie solitaire, si douce dans le début d'après-midi pluvieux qui versait sur la ville une chaude indifférence de printemps. Le temps n'importait plus vraiment, toutes choses étaient égales par ailleurs et il pouvait sans trop de culpabilité abandonner la liste de tâches du jour pour un morceau de musique, une envolée de mots lâchée sur l'écran, des pensées errantes incitées à l'errance.
Il avait la sensation que peu de choses importaient vraiment d'ailleurs, hors de cette intimité nourrie de lui-même, hors de l'espace fécond de son imagination enfin radoucie, enfin tendre et même encore un peu fébrile après ces quelques semaines de navigation en eaux troubles. C'était difficile de lutter contre cette délicieuse dérive qui paraissait si juste, si légitime et dont il goûtait la vérité bien plus que pour tout ce qu'il aurait pu (dû !) faire d'autre ce jour-là.
Car aujourd'hui, un certain discernement, comme une sensibilité particulière, le cernait, l'habitait et le définissait. Le spectacle des gens dans la rue, dans le métro, prenait un relief singulier, et il voyait les accrocs du quotidien par où les fils se cassaient, se mêlaient et s'accidentaient. Il savait que ces éclats imprévisibles et cette sorte de transparence du monde étaient plus importants que tout, et qu'ils valaient bien qu'on délaisse quelque temps ce dont la raison, le devoir et toute l'urgence du monde exigeait qu'on s'occupe. 
D'où le vague sourire aux lèvres et une bienheureuse sensation de lucidité.
D'où le manque de concentration et l'horreur de l'horloge avançant, imperturbablement et imperceptiblement.
(Amen !)

mercredi 21 mai 2014

La maison

J'étais devenue une pièce ouverte aux quatre vents, un lieu ballant, brinquebalant, aux portes et fenêtres claquantes, aux rideaux envolés, traversée par les autres, et ne sachant plus qui habiter. Certains passaient au loin et détournaient à peine le regard de ma terrasse mangée de mousse, faisaient le tour par le sentier grimpant dans le jardin, et je ne les revoyais pas, ils marchaient le long de la plage en contrebas. D'autres jetaient un oeil curieux et venaient près, plus près, regarder à l'intérieur, jeter une poignée de sable sur le carrelage mat, écouter crisser sur la surface nue les grains translucides, déjà mouillés d'embruns, puis repartaient, quelquefois avec d'imperceptibles regrets. Mais nombreux étaient ceux qui s'aventuraient dans mon antre, qui franchissaient les seuils multiples dont j'étais bordée et frôlaient les meubles, contournaient les chaises éparses, étreignaient qui un fauteuil, qui un coussin abandonné, et prenaient leurs aises dans la pièce, s'y sentaient bien. Du moins, je crois. 
Je me nourrissais de ce fourmillement d'âmes connues et inconnues. Je sentais ce lent balancement des vies, accrochées les unes aux autres, et qui réclamaient de l'attention, une caresse, un baiser, de l'amour. J'accueillais des naufragés par centaines, qui se retrouvaient là, dans la pièce unique, dans la pièce immense ouverte aux quatre vents.
Ouverte à eux.
C'était ma jouissance intime, mon plaisir inquiétant, que d'être ainsi peuplée des autres, de me laisser ainsi envahir des joies, des craintes, des désirs des autres. La foule obscure tapissait mon intérieur, devenait elle aussi mobilier pour accueillir de nouvelles errances venues à leur terme. C'était quelque chose d'une commune nécessité qui nous rassemblait là, qui les rassemblait en moi et leur donnait prise, leur offrait de s'arrêter un moment.
Je sentais avec force combien je leur étais nécessaire, combien mon nid de bord de mer leur était un refuge obligatoire dont ils ne parviendraient pas à s'arracher. Je jouissais de cet emprisonnement volontaire où ils se jetaient, car j'en avais besoin, je devais nourrir ma solitude et m'emplir de présences. Il me fallait à tout prix oublier la vieille maison désertée, l'intolérable sentiment de moi-même et de mon abandon. Me jeter dans l'ailleurs, dans l'altérité merveilleuse du monde et noyer à coups de transgressions, en offrant mes frontières, en permettant qu'elles soient inlassablement violées, la conscience opaque que je portais douloureusement.

Quand tous furent arrivés, je laissai la mer se porter jusqu'à mes murs de pierre, et tous entendirent la nuit qui se resserrait et nous étreignait tous ensemble, en ce lieu magiquement présent, étrangement hanté, où les échos des êtres se rencontraient sans cesse et s'invitaient à céder mutuellement à l'oubli de soi-même.

Et je sentis mon corps, mon esprit, ma vieille carcasse désuète, se disloquer sous les assauts des autres ; je sentis que je m'effritais dans les mots et les douleurs des autres, et qu'on ne m'épargnerait pas. Et que je ne voulais pas être épargnée.
Je voulais disparaître dans cette trouble multiplicité, me fondre dans le nombre.

Mourir sous le nombre.
Vivre dans le nombre.

samedi 17 mai 2014

Nothing else matters

Rongée, fatiguée, épuisée. Vacarme intérieur, bordel immédiat. Instables incertitudes, vastes bourbiers épuisants, sentiments à la dérive, malmenés, détournés, reprisés, abandonnés. Îlots pour souffler, juste un temps, apnée à nouveau et malaise, et mal-être, et peur enfin, qui plane au fond sous les remous.
Devise, accordes-y de l'attention. Réfléchis. Arrête. Laisser faire, prendre prise. 
Rechercher une ligne droite ou presque.
Échouer.
S'échouer. Trouver une rive. Un bord. S'agripper. 

jeudi 15 mai 2014

Au loin, derrière les cheminées d'usines, rougeoyaient les braises du couchant dont le tapis pourpre écrasait la ville. Je tirai sur ma cigarette avec avidité, me brûlant les yeux à ces lueurs d'enfer. La poix noire s'échappant des toits m'oppressait et jetait sur mes pensées sombres quelque amertume supplémentaire et une pointe d'angoisse.
J'attendais Nell devant l'épicerie du coin et je remuais en moi de vieilles tristesses rebelles et périmées. Des fragments d'histoires ébauchées bien des années auparavant me revenaient comme des fantômes étrangers, j'essayais de retenir un moment le souvenir de ces nuits passées, à la lueur d'une mauvaise lampe, sur la table tâchée d'encre, la plume à la main, l'épuisement dans l'âme, à écrire pour rattraper le fil déchiré d'une vie.
Pour garder Nell auprès de moi.
Nell était partie.
Nell arrivait au croisement et me rejoignis devant l'épicerie. Elle m'embrassa l'air soucieux. Je regardai ses boucles brunes et argentées, sa peau trop claire, ses lèvres trop fines et ses oreilles minuscules, nichées dans la belle chevelure. Le front plissé, elle semblait torturée par une inquiétude muette, sans chercher à dissimuler son doute. Son regard interrogateur se posa sur moi et me transperça, froid, trop froid, pour que je puisse oublier que Nell était vraiment partie.
Bonjour, ça va ?
Un furtif baiser déposé sur sa joue, elle détourne la tête. Quelque chose la préoccupe, j'essaie d'accrocher un sourire sur ce visage aimé. Je n'arrive plus à lire en elle.
Je prends sa main et la mène le long de la rue principale vers le parc derrière l'école primaire, là où des buissons rachitiques et une herbe grise font office d'espace vert pour les habitants du bourg. Tout est noyé de la poussière brune que jettent en permanence les grandes cheminées sales s'abreuvant au ciel comme les gueules ouvertes, monstrueuses, d'un monstre mythologique. La ville étouffe progressivement sous cet insensible ensevelissement. Je sens en moi, depuis des mois, que mes réflexions s'engluent, que mes sentiments s'embourbent dans une mélancolie crasseuse, les jours s'enfoncent doucement dans cette vase impalpable, mélange de routine quotidienne, d'immuabilité des choses et de pollution noire.
Nell serre ma main d'un coup, enfonçant ses ongles dans ma paume. Je ne sursaute pas, je la regarde simplement retenir une larme qui brille au coin de l'oeil gauche. Encore ces angoisses qui reviennent, qui peuplent toujours davantage son esprit. Je laisse un doux baiser contre sa tempe, pour calmer sa frayeur. 
Je me demande ce dont elle se souvient des méandres brumeux de l'agonie, des déchirements de la maladie, des épreuves de la folie. Garde-t-elle quelque chose de ces semaines de tourment, de mes invocations, de mes imprécations, de mes feuilles noircies et renoircies, vendues au plus offrant, pour acheter les remèdes, pour payer les médecins... reste-t-il en elle ces échos de nuits sans fin, à souffrir pour elle, à mourir avec elle, veillant son corps décharné, son visage troué par la douleur, ses mains tremblantes agrippant les montants du lit ? Aujourd'hui impassible, elle est comme un miroir trop lisse, trompeur, derrière la surface duquel tant de choses passées exigent de renaître avec violence. 

Nous prenons place sur l'unique banc du parc dont la peinture écaillée se mêle au bois pourri. J'enlace sa taille et pose ma tête sur son épaule.

Et les vers me reviennent.
Impossible d'y échapper.
Mes mots fous remontent de la tombe, mes propres images m'obsèdent, et je cherche à comprendre encore, dans ces rythmes, dans ces phrases, dans ces déchirements poétiques, ce qui a pu changer la donne. Par quelle offrande ai-je bien pu inverser le cours des choses, devenir nécromancien, faire renaître les morts ?
Quelle est l'alchimie du verbe, miraculeuse, infernale, qui a rallumé l'étincelle de vie, qui a ramené mon amour ? 

Qu'ont fait mes mots pour accomplir ce monstrueux blasphème ?

Ni elle ni moi n'en savons rien. Nous nous agrippons l'un à l'autre, comme deux êtres naufragés, incapables de se porter seuls et supportant à peine d'exister à deux. Je me sens si faible dans cette ville mouroir, sur cette terre de cendres où s'enlacent les vies en fin de course.
Je résiste malgré moi à la valse lente des morts promises, des morts souhaitées, je désire un repos que j'ai refusé, que j'ai écarté et qui m'est désormais interdit. 
Condamné à vivre avec elle, pour elle, à lire en elle ce que nous étions et ne serons plus, je me demande combien de temps il me faudra durer.

Le ciel s'éteint d'un coup, le rouge meurt dans le noir nocturne.
C'est l'heure de rentrer.